Vous habitez en Argentine et avec une passion pour la féministe radicale Madeleine Pelletier, au point d'avoir publié un recueil de ses articles et traduit le film que lui a consacré Florence Sitoleux. Comment vous est venue cette "passion" pour Madeleine Pelletier ?
La première fois que j’ai entendu parler de Madeleine Pelletier c’était en 2019. À l’époque j’habitais en France et je découvrais les podcasts incroyables de France Culture. Je travaillais dans un domaine viticole et, lors de mes activités dans la vigne, j’ai choisi d’écouter « Madeleine Pelletier, un femme d’avant-garde ». En apprenant sur son historie j’ai senti un coup de foudre incontournable. Son engagement de fer pour l’égalité entre les sexes et son courage pour lutter pour les droits des femmes avec toute son intelligence et son astuce, et même son propre corps, m’ont fascinée. C’était comme si ses mots à elle parlaient des problématiques observées et vécues tout au long de ma vie. Et en écoutant ses propos, ils me semblaient si évidents !
Du coup, j’ai tout de suite voulu que mes femmes « à moi » puissent avoir la même expérience, donc je me suis dis que j’allais traduire ses articles car il y existait peu de ses textes en espagnol, ma langue maternelle.
Comment avez-vous fait pour constituer le groupe d'articles que vous avez traduits ? Comment les avez-vous sélectionnés ? Quels sont les axes principaux ?
J’ai commencé par lire les articles disponibles sur internet et ensuite traduire ceux qui m’intéressaient le plus, notamment « Les femmes et le féminisme », « Le célibat, état supérieur », « Avortement et dépopulation ». J’ai trouvé quelques publications originales numérisées sur Gallica, et pour les autres je me suis servie des transcriptions mises à disposition sur le site web de Marie-Victoire Louise et sur le portail Persée.
Je faisais ça d’abord pour moi car Madeleine Pelletier et la traduction littéraire me passionnaient tant l’une comme l’autre, mais j’ai gardé aussi en tête l’espoir que ces traductions puissent un jour circuler et êtres lues par un public hispanophone. Quand j’ai enfin trouvé une maison d’édition (Puka, de Tandil, Argentine) j’ai fait une sélection de seize articles seulement, car on avait une limitation de nombre de pages, et je les ai regroupés en trois catégories : « Féminisme et action politique », « Émancipation dans la vie quotidienne » et « Liberté sexuelle et vie familiale ». Andrea Oliva, l’éditrice, a écrit un prologue et m’a proposé d’ajouter aussi une introduction et une mini bio de Madeleine Pelletier pour les futurs lecteurs et lectrices qui ne la connaissent pas.
« Madeleine Pelletier. Luchas y reflexiones de una feminista integral » est le tout premier livre de la nouvelle collection de Puka : « Mujeres Irreverentes », ou « Femmes impertinentes ». Je trouve drôle et beau en même temps que aussi dans cette collection, Madeleine Pelletier continue à ouvrir des voies !
Comparativement au féminisme d'Amérique du Sud, quel est l'apport de Madeleine Pelletier ? En quoi peut-elle trouver un écho chez vous, presque 90 ans après sa mort ?
En Argentine, le féminisme est très actif. Les mouvements #NiUnaMenos (« Ni une en moins ») de 2015 pour dénoncer et mettre en évidence les féminicides, ainsi que la Marea Verde (« La Marée verte ») de 2018 qui a organisé une veille au Congrès à Buenos Aires lors du traitement de la loi pour la légalisation de l’avortement jusqu’à son approbation, le démontrent. Madeleine Pelletier s’exprime clair et fort sur ces sujets dans trois des articles traduis dans ce livre : « De la jalousie », « Avortement et dépopulation » et « Mariage ou amour libre ». Elle l’a fait en 1923, en 1911 et en 1921, respectivement. Mais la lutte pour les droits des femmes est une bataille constante. Je trouve important l’apport de la voix déterminée de Madeleine Pelletier : rapprocher son parcours féministe extrêmement courageux et sa pensée critique d’un public hispanophone pour éviter la régression de la condition des femmes, qui nous hante constamment.
Vous avez traduit les voix du film de Florence Sitoleux sur Madeleine Pelletier, quelles ont été les réactions lors des projections ?
Le film a été projeté lors de la présentation du livre, qui a eu lieu dans une libraire coopérative à Buenos Aires appelée « La Libre ». C’était une soirée véritablement dédiée à Madeleine Pelletier. Il y avait une quinzaine de personnes présentes qui allaient des 30 ans jusqu’aux 80 ans.
Une des femmes présentes d’environ 70 ans, très émue à la fin de la séance, m’a dit qu’elle aurait aimé avoir entendu les propos de Madeleine Pelletier à ses 20 ans. En général, tous et toutes ont remarqué le courage et la détermination avec lesquels Madeleine Pelletier a vécu tout au long de sa vie.
Dans le public il y avait Marisa Avigliano, une journaliste argentine du journal Página 12, autrice du seul article que j’ai trouvé sur Madeleine Pelletier publié en Argentine. Lorsque je cherchais des publications en espagnol, je suis tombée sur l’article de Marisa du 13 avril 2012, apparu dans la section « Rescates » (Sauvetages). Cela m’avait rendue tellement heureuse ! Je l’ai invitée à la présentation et elle a accepté, en me disant que Madeleine Pelletier était parmi ses « Sauvées » préférées !
L'expression de genre masculine de Madeleine Pelletier et sa radicalité ont-elles trouvé un écho favorable ?
Oui. Grâce au documentaire, son histoire et son courage lié notamment à sa tenue virile ont pu être mis en valeur. Le public a bien remarqué ce que Madeleine Pelletier disait sur elle même: être née trop tôt.
D'autres projets autour de Madeleine Pelletier ?
Oui ! Je continue à traduire d’autres articles pour un deuxième recueil et je reste ouverte et enthousiaste à traduire aussi à l’espagnol des ouvrages publiés dédiés à Madeleine Pelletier.
Propos de Gabriela Mena recueillis par GD





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