lundi 25 mai 2026

Christine Bard, historienne : "Le féminisme de Madeleine Pelletier : la défense de la virilisation des femmes"

 

Écouter l'émission sur France Culture

Présentation de l'émission :

L'historienne Christine Bard découvre Madeleine Pelletier (1874-1939), première femme médecin diplômée en psychiatrie en France et féministe, alors qu'elle est elle-même étudiante militante, à l'époque où Madeleine Pelletier était encore assez mal connue. Elle est immédiatement impressionnée par sa vie et son œuvre, qu'elle continue d'explorer, plus tard en thèse.

Une féministe intégrale : "J'ai toujours été féministe"

Comment la conscience féministe vient-elle ? Le devenir féministe est fascinant, et pour Madeleine Pelletier - souligne Christine Bard - cette conscience est très précoce. "C'est un féminisme radical, de l'ordre du combat existentiel. Bien sûr, un engagement très volontariste. Elle est terrible et tellement claire dans sa façon de défendre le féminisme. Et la définition qu'elle donne du féminisme radical, c'est l'assimilation des femmes aux hommes : c'est avant tout l'égalité". Et cela passe par le droit au travail, l'autonomie financière, pour elle qui était issue de milieu pauvre. Son geste est politique, précise l'historienne ; celui de se donner le droit d'écrire sa vie, de rassembler le privé et le public, celui de mesurer aussi l'adversité ; prévenir la haine : elle est pour le droit des femmes à s'auto-défendre. Elle défend le droit de vote des femmes, le droit à l'avortement - elle aide à l'avortement, elle le pratique. "Elle s'est toujours battue, elle est très courageuse. Elle ne lâche rien", résume Christine Bard.

L'oppression des femmes passe aussi par les codes vestimentaires

La virilisation des femmes passe aussi par le vêtement : le pantalon n'appartient pas qu'aux hommes. Madeleine Pelletier porte le costume, a le cheveu court comme un homme, avec une ambition intellectuelle constante et une volonté farouche d'émancipation, malgré les rejets subis.

Elle fait de son apparence masculine un enjeu politique, y voyant le moyen de contester les privilèges masculins et de revendiquer une égalité pleine et entière. "Elle politise la question vestimentaire comme on l'avait rarement fait avant elle. Elle montre que l'oppression des femmes passe aussi par les codes vestimentaires."

Elle a une conscience de sexe tout en détestant le genre féminin à dentelles - une séduction bourgeoise, selon elle. Son féminisme est sciemment provocateur, dans sa revendication du droit à l'autodéfense et à la militarisation des femmes. Par ailleurs, refusant toute relation hétérosexuelle ou homosexuelle, elle opte pour une virginité militante - une position quasi marginale dans le mouvement féministe.

vendredi 22 mai 2026

“J'ai acheté un pistolet à la petite fille...”, Articles féministes (1904-1914)


Publication récente d'articles de Madeleine Pelletier, Réunis, introduits et commentés par Christine Bard

Champs, 2026, Flammarion


« J’ai acheté à la petite fille un pistolet de bazar. Ce n’est pas que je sois une guerrière, je suis même tout le contraire, mais pour faire de l’enfant une féministe, je dois lui viriliser le caractère. Mon pistolet de dix-neuf sous est un élément de virilisation ; par lui elle saura que dans la vie lorsqu’on vous attaque il ne faut pas implorer un défenseur, mais se défendre soi-même. »

La presse est le champ de bataille favori de la doctoresse Madeleine Pelletier, pionnière d’un féminisme matérialiste radical. Dans ces articles, parus dans des revues scientifiques, socialistes, libertaires, maçonniques et féministes entre 1904 et 1914, elle s’insurge : la femme veut s’émanciper ?
Qu’elle refuse le servage, physique comme psychique. Des modes d’emploi pour infiltrer les milieux masculins à la défense de l’avortement, la doctoresse Pelletier vise le patriarcat et tire sans états d’âme, avec une redoutable justesse.

Sommaire sur Cairn

jeudi 21 mai 2026

Interview de Gabriela Mena

Vous habitez en Argentine et avec une passion pour la féministe radicale Madeleine Pelletier, au point d'avoir publié un recueil de ses articles et traduit le film que lui a consacré Florence Sitoleux. Comment vous est venue cette "passion" pour Madeleine Pelletier ? 

La première fois que j’ai entendu parler de Madeleine Pelletier c’était en 2019. À l’époque j’habitais en France et je découvrais les podcasts incroyables de France Culture. Je travaillais dans un domaine viticole et, lors de mes activités dans la vigne, j’ai choisi d’écouter « Madeleine Pelletier, un femme d’avant-garde ». En apprenant sur son historie j’ai senti un coup de foudre incontournable. Son engagement de fer pour l’égalité entre les sexes et son courage pour lutter pour les droits des femmes avec toute son intelligence et son astuce, et même son propre corps, m’ont fascinée. C’était comme si ses mots à elle parlaient des problématiques observées et vécues tout au long de ma vie. Et en écoutant ses propos, ils me semblaient si évidents !

Du coup, j’ai tout de suite voulu que mes femmes « à moi » puissent avoir la même expérience, donc je me suis dis que j’allais traduire ses articles car il y existait peu de ses textes en espagnol, ma langue maternelle. 

Comment avez-vous fait pour constituer le groupe d'articles que vous avez traduits ? Comment les avez-vous sélectionnés ? Quels sont les axes principaux ? 

J’ai commencé par lire les articles disponibles sur internet et ensuite traduire ceux qui m’intéressaient le plus, notamment « Les femmes et le féminisme », « Le célibat, état supérieur », « Avortement et dépopulation ». J’ai trouvé quelques publications originales numérisées sur Gallica, et pour les autres je me suis servie des transcriptions mises à disposition sur le site web de Marie-Victoire Louise et sur le portail Persée.

Je faisais ça d’abord pour moi car Madeleine Pelletier et la traduction littéraire me passionnaient tant l’une comme l’autre, mais j’ai gardé aussi en tête l’espoir que ces traductions puissent un jour circuler et êtres lues par un public hispanophone. Quand j’ai enfin trouvé une maison d’édition (Puka, de Tandil, Argentine) j’ai fait une sélection de seize articles seulement, car on avait une limitation de nombre de pages, et je les ai regroupés en trois catégories : « Féminisme et action politique », « Émancipation dans la vie quotidienne » et « Liberté sexuelle et vie familiale ». Andrea Oliva, l’éditrice, a écrit un prologue et m’a proposé d’ajouter aussi une introduction et une mini bio de Madeleine Pelletier pour les futurs lecteurs et lectrices qui ne la connaissent pas.

« Madeleine Pelletier. Luchas y reflexiones de una feminista integral » est le tout premier livre de la nouvelle collection de Puka : « Mujeres Irreverentes », ou « Femmes impertinentes ». Je trouve drôle et beau en même temps que aussi dans cette collection, Madeleine Pelletier continue à ouvrir des voies !

Comparativement au féminisme d'Amérique du Sud, quel est l'apport de Madeleine Pelletier ? En quoi peut-elle trouver un écho chez vous, presque 90 ans après sa mort ?

En Argentine, le féminisme est très actif. Les mouvements  #NiUnaMenos (« Ni une en moins ») de 2015 pour dénoncer et mettre en évidence les féminicides, ainsi que la Marea Verde (« La Marée verte ») de 2018 qui a organisé une veille au Congrès à Buenos Aires lors du traitement de la loi pour la légalisation de l’avortement jusqu’à son approbation, le démontrent. Madeleine Pelletier s’exprime clair et fort sur ces sujets dans trois des articles traduis dans ce livre : « De la jalousie », « Avortement et dépopulation » et « Mariage ou amour libre ». Elle l’a fait en 1923, en 1911 et en 1921, respectivement. Mais la lutte pour les droits des femmes est une bataille constante. Je trouve important l’apport de la voix déterminée de Madeleine Pelletier : rapprocher son parcours féministe extrêmement courageux et sa pensée critique d’un public hispanophone pour éviter la régression de la condition des femmes, qui nous hante constamment. 

Vous avez traduit les voix du film de Florence Sitoleux sur Madeleine Pelletier, quelles ont été les réactions lors des projections ?

Le film a été projeté lors de la présentation du livre, qui a eu lieu dans une libraire coopérative à Buenos Aires appelée « La Libre ». C’était une soirée véritablement dédiée à Madeleine Pelletier. Il y avait une quinzaine de personnes présentes qui allaient des 30 ans jusqu’aux 80 ans.

Une des femmes présentes d’environ 70 ans, très émue à la fin de la séance, m’a dit qu’elle aurait aimé avoir entendu les propos de Madeleine Pelletier à ses 20 ans. En général, tous et toutes ont remarqué le courage et la détermination avec lesquels Madeleine Pelletier a vécu tout au long de sa vie.

Dans le public il y avait Marisa Avigliano, une journaliste argentine du journal Página 12, autrice du seul article que j’ai trouvé sur Madeleine Pelletier publié en Argentine. Lorsque je cherchais des publications en espagnol, je suis tombée sur l’article de Marisa du 13 avril 2012, apparu dans la section « Rescates » (Sauvetages). Cela m’avait rendue tellement heureuse ! Je l’ai invitée à la présentation et elle a accepté, en me disant que Madeleine Pelletier était parmi ses « Sauvées » préférées !

L'expression de genre masculine de Madeleine Pelletier et sa radicalité ont-elles trouvé un écho favorable ?

Oui. Grâce au documentaire, son histoire et son courage lié notamment à sa tenue virile ont pu être mis en valeur. Le public a bien remarqué ce que Madeleine Pelletier disait sur elle même: être née trop tôt.

D'autres projets autour de Madeleine Pelletier ?

Oui ! Je continue à traduire d’autres articles pour un deuxième recueil et je reste ouverte et enthousiaste à traduire aussi à l’espagnol des ouvrages publiés dédiés à Madeleine Pelletier. 

Propos de Gabriela Mena recueillis par GD

gabrielamena@mailo.com

Post Insta 1

Post Insta 2